Lomer

Adieu mon frère, adieu ma sœur
Demain à l’aube les pieds nus
J’irai dans les vastes noirceurs
D’où personne n’est revenu

Adieu la Terre, tant si bonne
Qui tant d’eau froide m’a fait boire
Adieu Humains, qu’on me pardonne
Si je ne laisse que mon histoire

En l’an quarantième de mon âge
Hors d’enfance et franc de dettes
Pourvu de sens, du moins le crois-je
Nul méfait que ne regrette

Qui meurt a ses lois de tout dire
Éscoutez bien, honnêtes gens
Car on m’a jugé à mourir
Je me tais et je commence

Quand vint la vie dedans mes chairs
Mes mains tendaient vers la chaleur
«Profites-en», disait ma mère
«Pour un plaisir, mille douleurs»

Et vint le temps de travailler
Lever moissons à bout de bras
Dans bonnes soupes s’y noyer
La joie d’aider qui t’aidera

Et vinrent les amoureuses lisses
Fortes fillettes offrant tétins
Et vint la nuit que je me glisse
Dans leurs cavernes de satin

Qui donc refuse de jouir
Des joies du monde quand sincère
Quand transglouti dans le plaisir
Comme en la mer, comme en Lomer

Et vint Lomer. Pur étranger
Clamant nouvelles des équateurs:
«Le temps est venu de changer
Pour mille plaisirs, nulle douleur»

Il m’instruisit que Terre est ronde
Comme on le croit en Portugal
Que puissance et beauté des nombres
Feront se rompre les étoiles

Je suis de caravane humaine
Cueillant le fruit où il se trouve
J’ai traversé le pont qui mène
De l’amitié jusqu’à l’amour

J’ai consenti, oui, j’ai enfreint
Les lois du Deutéronome
Et celles de Saint-Augustin
Je fus allé aimer un homme

Cette matière à tous n’a plu
Trognons de chou et pets de diable
Qui pour le bien torturent et tuent
Ces mêmes qui furent des Croisades

Alors qu’un jour dans le verger
Nous nous aimions sous les olives
Ils sont venus nous asperger
De haines lourdes et de chaux vive

Sans cesse ils ont roué Lomer
Sans force, substance ou liqueur
Il est tombé sous jets de pierre
Son fiel se crevant sur son cœur

Ils m’ont traîné sous les regards
De tous les fols de Carcassonne
Devant des juges en lambeaux noirs
Qui n’ont jamais aimé personne

À l’entendeur voici ma voix:
Je dis que je suis comme l’eau
Que jamais nul n’escrasera
Car toute bête garde sa peau

L’encre se gèle, tombe le froid
Mon sang dans ses veines roidit
Qu’on sonne à branle le beffroi
Que s’ouvre à moi le paradis

Pendant que mes juges faillis
Iront bouillir dans les enfers
Dans les courtines de Marie
Je m’en irai aimer Lomer

Adieu la Terre, tant si bonne
Qui tant d’eau froide m’a fait boire
Adieu Humains, qu’on me pardonne
Si je ne laisse que mon histoire

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